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GRAND DOSSIER LES PSYCHOTHÉRAPIES DOSSIER 4 : OU COMMENCE LA PATHOLOGIE ? Par Viviane Kovess-Masféty et Résilience, un "antidestin" par Boris Cyrulnik Par Sciences Humaines Grands Dossiers N° 15 - juin-juillet-août 2009 Les psychothérapies PSY EN MOUVEMENT n° 07062009 Dossier 4 : Où commence la pathologie ? Il
est très difficile d’établir ce qui est « normal » ou non en
matière de fonctionnement psychique. Finalement, le pathologique semble
moins une question de symptômes que de souffrance éprouvée au
quotidien.
La ligne de partage normal/pathologique est loin d’être facile à
définir. Ce
que le grand public considère comme normal peut paraître tout à fait
pathologique à un professionnel de la santé mentale, et inversement.
Par
exemple, Le Monde 2 , sous le titre « On nous cache tout, on
ne nous dit rien », répertoriait un certain nombre de
théories farfelues dont certaines sont clairement des délires
paranoïaques mais
qui peuvent, pour le grand public, passer pour une intelligence et une
vision
exceptionnelles. Inversement, un deuil douloureux, qui amène une
personne à se
centrer sur la mort et à perdre goût pour tout ce qu’elle aimait, peut
passer
pour une dépression alors que, dans les limites d’une certaine période
de
temps, c’est une réaction normale. Qui plus est, les définitions des
psychiatres, qui sont des médecins, peuvent ne pas être identiques à
celles des
psychologues, qui ont une formation en sciences humaines. On note
également que
les pédopsychiatres sont réticents à considérer un comportement comme
« anormal », en particulier chez les adolescents : à cet âge, tout est
en évolution, et des symptômes étranges
peuvent n’être qu’un moment passager chez un adolescent qui sera un
adulte « normal ». Résilience, un "antidestin" Les pires épreuves sont surmontables, la guérison est toujours possible, et nul n’est condamné au malheur : la résilience désigne ce processus complexe par lequel les blessés de la vie peuvent déjouer tous les pronostics. Il a fallu attendre le début du XXe siècle pour oser penser la métaphore du trauma, où un impact extérieur délabre durablement le monde intime psychique. Puis il a fallu attendre les années 1980 pour réfléchir aux moyens de suturer ce moi déchiré. Les conditions de reprise d’un développement après une agonie psychique traumatique définissent la résilience. C’est à Emmy Werner (1982) qu’est attribuée la maternité du concept de résilience. Cette psychologue américaine a suivi à Hawaï 700 enfants sans famille, sans école, agressés physiquement et sexuellement. Trente ans plus tard, la plupart de ces enfants étaient devenus des adultes massacrés. Mais, surprise, 28 % avaient appris un métier, fondé une famille et ne souffraient pas de troubles psychiques majeurs. « Ces enfants ont quelque chose à nous apprendre, conclut son collègue Michael Rutter, afin de mieux aider ceux qui n’ont pas pu s’en sortir. » Le concept de résilience est donc né d’un étonnement : quand l’on suit pendant plusieurs décennies une population d’enfants ou d’adultes traumatisés, on constate que tous ne deviennent pas ce que l’on avait pu logiquement prédire. L’environnement est primordial Les déterminants d’un tel processus sont hétérogènes, comme pour toute étude de développement. Dans le système respiratoire, l’oxygène gazeux franchit le filtre pulmonaire puis est transporté par les globules rouges dans le liquide plasmatique. Qu’un seul élément soit altéré et le système entier ne pourra plus fonctionner car il est indivisible, quoique composé de phénomènes de nature différente. De même, la résilience recouvre une constellation de déterminants affectifs et culturels qui enveloppent le sujet, s’imprègnent dans sa mémoire et organisent les transactions entre ce qu’il est et ce qui est. Le recueil des informations nécessite donc une équipe pluridisciplinaire. À Londres, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les psychanalystes Anna Freud et René Spitz avaient constaté que le devenir d’enfants traumatisés par les bombardements était différent selon l’institution qui les hébergeait. John Bowlby avait décrit par ailleurs les troubles organiques et psychosociaux provoqués par la carence en soins maternels. Cette théorie de l’attachement fournit un précieux outil d’observation, d’expérimentation et de réflexion qui permet d’analyser comment, après un fracas spectaculaire (guerre, maltraitances) ou dans des conditions adverses qui provoquent des déchirures insidieuses, un sujet blessé parvient à reprendre un nouveau développement. La négligence affective provoque en effet un tel appauvrissement de la niche sensorielle qui entoure un enfant que ses développements sont réfrénés : par exemple, ses troubles du sommeil peuvent perturber la sécrétion de l’hormone de croissance. Mais dès qu’il se trouve placé dans un contexte où il peut rencontrer une nouvelle base de sécurité, ces troubles disparaissent : l’enfant reprend un bon développement organique, et les comportements autocentrés cèdent la place à des activités exploratoires. Cette reprise évolutive ne correspond pas au développement que l’enfant aurait dû avoir, puisqu’elle se fait au contact d’un substitut affectif. Ce décalage adaptatif explique l’acquisition de sensibilités particulières et d’habiletés relationnelles propres à un processus résilient. La résilience est donc biologique. Le trauma, impensable, provoque une sidération de la vie mentale et induit un trouble de la représentation de soi très dévalorisée. Le soutien affectif et l’environnement verbal permettent une élaboration du récit de soi. Certains mécanismes de défense décrits par la psychanalyse prennent un effet résilient : mentalisation, créativité, humour, altruisme. Mais d’autres défenses ont un effet désocialisant antirésilient : repli sur soi, hypocondrie, agressivité, délinquance. Enfin, certaines défenses, momentanément protectrices comme le déni ou le clivage, devront plus tard être levées afin de permettre une cohérence du moi. La résilience est donc également psychoaffective. La protection par de multiples attachements Certains milieux encouragent la résilience, alors que d’autres l’empêchent. Les systèmes familiaux à multiples attachements protègent mieux le sujet car, en cas de malheur, un tuteur de résilience sera facilement disponible. Dans les familles polymaternelles, comme chez les Hausas du Niger, quand une mère meurt ou déprime, d’autres mères sont déjà présentes. Et quand le contexte écologique est difficile comme chez les Dogons du Mali, la fonction de survie de la mère est tellement surinvestie que, comme dans toutes les cultures, 69 % des enfants acquièrent un attachement sécure, mais 23 % ont un attachement désorganisé (contre 5 % habituellement), preuve de vulnérabilité acquise. La résilience, enfin, est donc socioculturelle. La reprise évolutive caractérisée par la résilience prend ainsi des chemins différents canalisés par les transactions biologiques, affectives et narratives que le traumatisé passe avec son entourage écologique, familial et culturel. A LIRE • La Résilience familiale Michel Delage, Odile Jacob, 2008. • La Résilience. Surmonter les traumatismes Marie Anaut, 2e éd., Armand Colin, 2008. • « La psychopathologie comme processus. Vulnérabilité et résilience » Serban Ionescu et Colette Jourdan-Ionescu, in Michèle Montreuil et Jack Doron (dir.), Psychologie clinique et psychopathologie, Puf, 2006. • Psychanalyse et Résilience Boris Cyrulnik et Philippe Duval (dir.), Odile Jacob, 2006. • La résilience. Se (re)construire après le traumatisme Joëlle Lighezzolo et Claude de Tichey, In Press, 2004. Boris Cyrulnik Neuropsychiatre et directeur d’enseignement à l’université de Toulon, il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la résilience dont Un merveilleux malheur , Odile Jacob, 1999, et Autobiographie d’un épouvantail , Odile Jacob, 2008. La résilience neuronale Tous les individus d’une même espèce, ou d’une même portée, ne réagissent pas avec la même intensité à une même alerte extérieure. Un petit nombre de mammifères sont vivement réactifs, avec un stress très élevé. Ces animaux possèdent un génotype qui code pour la synthèse d’une courte protéine ( short 5HTT), transporteuse de sérotonine, un neuromédiateur à effet antidépresseur. Les gros transporteurs ( long 5HTT), en cas d’agression, se désorganisent peu et reprennent rapidement une resocialisation tranquille. On a parlé trop vite de « gène de la résilience » tant sont influentes l’expérience personnelle et les caractéristiques du contexte. Quand 170 femmes enceintes qui souffraient d’un syndrome psychotraumatique ont été suivies, elles ont mis au monde des nouveau-nés dont la taille était de 50 % inférieure à celle des autres nourrissons, et dont le périmètre crânien était diminué de 24 %. Le scanner montrait une nette atrophie des zones cérébrales frontales et limbiques. Il a suffi d’organiser un milieu stable et sécurisant, adapté, pour que la neuroïmagerie fonctionnelle montre une amélioration des circuits neuronaux impliqués dans les émotions, la mémoire et la faculté d’anticiper. Dans la maladie d’Alzheimer, il est encore possible de parler de résilience : plus la personne prenant soin du malade est empathique, plus le malade parvient à conserver ses repères temporels et spatiaux. Boris Cyrulnik La résilience culturelle Dès les premières recherches sur l’attachement, le problème transculturel s’est posé. Quelle que soit la culture, un enfant a besoin d’une niche sensorielle pour survivre, se sécuriser et acquérir la confiance exploratoire. Mais l’organisation de cette enveloppe affective dépend des récits d’alentour, de l’histoire intime des donneurs de soin, des préjugés du voisinage et des mythes de la culture. Les immigrés sont souvent deux fois traumatisés : d’abord quand ils sont chassés de leur pays, puis quand ils tentent de prendre place dans une culture d’accueil réticente. Les troubles psychiques et sociaux, fréquents dans ces populations, diminuent nettement quand les immigrés peuvent conserver leur langue, leurs traditions familiales et quand la culture d’accueil participe à leur acculturation. Boris Cyrulnik |