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GRAND DOSSIER LES PSYCHOTHÉRAPIES


DOSSIER 3 : "GUERRE DES PSY", A QUAND L'ARMISTICE ?

Par Jean-François Marmion - Statut et formation des psychothérapeutes par Serge Ginger


Par Sciences Humaines Grands Dossiers N° 15 - juin-juillet-août 2009 Les psychothérapies
PSY EN MOUVEMENT
n° 05062009

Dossier 3 : "Guerre desPsy", à quand l'armistice ?

 
Par Jean-François Marmion

En France, les années 2000 ont vu un affrontement cinglant entre psychanalyse et thérapies cognitives et comportementales. Au risque de donner une image simpliste du monde des psys…

L’expression « guerre des psys » 
désigne les escarmouches opposant les partisans les plus vindicatifs de la psychanalyse et des thérapies comportementales et cognitives (TCC). Il s’agit d’un phénomène franco-français, puisque si la psychanalyse reste présente un peu partout dans le monde, il n’y a guère qu’en France et en Argentine qu’elle occupe encore une position prépondérante.

Livre noir vs Anti-Livre noir

Les hostilités s’ouvrent en février 2004 avec une expertise collective de l’Inserm consacrée à l’efficacité des psychothérapies. L’examen d’un millier de recherches a fait nettement pencher la balance en faveur des TCC, au détriment de la psychanalyse. Branle-bas de combat dans les rangs freudiens, qui dénoncent, Jacques-Alain Miller (gendre de Jacques Lacan) en tête, un coup bas scientiste. En février 2005, Philippe Douste-Blazy, ministre de la Santé, tente de calmer le jeu en annonçant à un parterre de psychanalystes, qui l’acclament debout, que ce rapport scientifique est nul et non avenu, puisque notamment la souffrance humaine ne se mesure pas. « Vous n’en entendrez plus parler » , assure P. Douste-Blazy, qui le fait retirer illico du site de son ministère. C’était faire preuve d’optimisme : furieux, l’historien Mikkel Borch-Jacobsen et plusieurs figures de proue des TCC comme Jean Cottraux, Didier Pleux et Jacques Van Rillaer pilotent un Livre noir de la psychanalyse dévastateur. Celui-ci se fait l’écho des Freud studies , ces recherches historiques anglo-saxonnes faisant la part de l’ombre et de la lumière dans les vies, les œuvres et les pratiques des figures psychanalytiques tutélaires. Quitte à grossir le trait, Le Livre noir dépeint Sigmund Freud comme un charlatan, la psychanalyse comme de la poudre de perlimpinpin, et sa suprématie dans l’Hexagone comme un archaïsme obscurantiste. Le camp adverse réplique en 2006 par un Anti-livre noir présentant la psychanalyse comme une forteresse de l’humanisme face à un épouvantail biomédical : les TCC sont dénoncées comme des techniques de formatage et de dressage au service d’une idéologie gestionnaire néolibérale.

Illusions et idées reçues

À cette guerre de tranchées s’entremêle une interminable polémique déclenchée en 2003 quant à l’usage du titre de psychothérapeute. Une loi est votée en 2004, dont les décrets d’application sont sans cesse contestés . La psychanalyse, là encore, adopte une position défensive. D’abord, tous ses praticiens ne la considèrent pas comme une thérapie, à commencer par les lacaniens . Ensuite, en admettant qu’elle le soit, elle n’est pas assimilable à d’autres techniques puisque chaque psychanalyse, comme chaque patient, comme chaque sujet, est unique. Dès lors, elle échappe à toute évaluation (voilà pour le rapport Inserm), et à toute réglementation venue d’en haut (voilà pour la loi). En outre, elle ne s’enseigne qu’entre pairs. Ces positions se nuanceront avec le temps, mais la psychanalyse se voudra toujours irréductible, dans tous les sens du terme.

L’expression médiatique consacrée de « guerre des psys » engendre donc, à l’examen, plusieurs illusions d’optique. La première, c’est qu’il n’y aurait qu’un front unique, dans le seul domaine des idées. Or, à côté du bras de fer TCC/psychanalyse se déroulent, avec le débat juridique relatif à l’exercice de la psychothérapie, des discussions intéressant non seulement les psys, toutes chapelles confondues, mais la politique de santé publique dans ses aspects les plus concrets (proposer, à terme, les prises en charge les plus brèves et efficaces possibles). Deuxième illusion, à propos des forces en présence : chaque camp ferait bloc. Erreur ! La psychanalyse recouvre une multitude de pratiques qui se sont affranchies du dispositif thérapeutique mis au point par Freud. Y compris du vivant de celui-ci, diverses conceptions de l’analyse ont toujours coexisté tantôt avec tolérance, tantôt à coups de controverses fratricides. Les grands cadres théoriques comme le complexe d’Œdipe sont régulièrement revus et corrigés. La psychanalyse tient plus du magma que du monolithe, ce qui explique sa longévité mais aussi sa fragilité eu égard au rouleau compresseur des TCC, qui s’inscrivent dans une démarche expérimentale… Là encore, cependant, attention : les TCC recouvrent elles aussi une multitude de techniques, que chacun sélectionne suivant ses affinités. Par exemple, il n’est pas certain que les comportementalistes chevronnés acceptent sans broncher les nouvelles thérapies cognitives flirtant avec le bouddhisme et la méditation. Enfin, troisième illusion : hors psychanalyse et TCC, point de salut. Il existe pourtant, par exemple, de nombreuses thérapies dites humanistes, extrêmement variées, et qui se veulent depuis cinquante ans une « troisième voie ». Les frontières entre les pratiques sont souvent assez relatives : sur le terrain, les psychothérapeutes de bonne volonté veillent davantage sur leurs patients que sur une doctrine supposée infaillible. Chacun officie avec son propre style, ses références personnelles, quitte à panacher parfois diverses techniques avec créativité et éclectisme .

Par conséquent les enjeux de la guerre des psys s’avèrent complexes, en perpétuelle évolution, et ne peuvent se résumer à une lutte manichéenne, ni à une querelle des anciens et des modernes. Par ailleurs, ils ne doivent pas occulter que le principal moteur d’une psychothérapie réussie n’est pas une question de technique, mais de personnalité de celui qui l’emploie. Un praticien utilisant une méthode réputée efficace, mais se montrant mal à l’aise ou antipathique en consultation, aidera probablement moins son patient qu’un confrère se réclamant d’une approche dénigrée, mais arborant un visage humain. L’efficacité ne relève pas d’un instrument, mais de celui qui le manie. Et le talent ne se décrète pas !

A LIRE

• Psychothérapie. Trois approches évaluées
Collectif, Inserm, 2004.
• Le Livre noir de la psychanalyse. 
Vivre, penser et aller vivre sans Freud
Catherine Meyer (dir.), Les Arènes, 2005.
• L’Anti-Livre noir de la psychanalyse
Jacques-Alain Miller (dir.), Seuil, 2006.

Mensonges freudiens : l'affaire

Le psychiatre Jacques Bénesteau publie Mensonges freudiens (Mardaga) en 2002, qui se veut explicitement le « livre noir du freudisme ». Cet ouvrage corrosif, le premier à présenter les conclusions des Freud studies en langue française, reçoit en 2003 le Grand Prix de la Société française de l’histoire de la médecine, décerné à l’unanimité. Or dans un article de 2004, Élisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, accuse l’auteur d’ « antisémitisme masqué » . Antisémitisme, puisque Sigmund Freud était juif. Et masqué, car aucun passage du texte n’est antisémite. Mais l’antisémitisme de l’auteur serait plus insidieux, si ce n’est enfoui dans son inconscient… J. Bénesteau dépose plainte pour diffamation, épaulé par l’avocat… de Jean-Marie Le Pen ! En 2005, le tribunal refuse de se prononcer sur le fond, invoquant un vice de forme. Le Livre noir de la psychanalyse omettra de mentionner l’ouvrage de l’encombrant J. Bénesteau, lâché par nombre de ses confrères.
Jean-François Marmion

Statut et formation des Psychothérapeutes

 
Par Serge Ginger

Qui peut légalement être considéré comme psychothérapeute ? Après quelle formation 
 En utilisant quel type de prise en charge ? En France, ces questions font l’objet de débats incessants depuis 2003.

La psychothérapie s’émancipe de la psychologie depuis 1990, quand est signée la « déclaration de Strasbourg ». Celle-ci précise que « la psychothérapie est une discipline spécifique, du domaine des sciences humaines, dont l’exercice représente une profession libre et autonome. La formation psychothérapeutique exige un niveau élevé de qualification théorique et clinique. La diversité des méthodes psychothérapeutiques est garantie. La formation dans l’une des méthodes psychothérapeutiques doit s’accomplir intégralement et comprend : la théorie, l’expérience sur sa propre personne et la pratique sous supervision. Sont également acquises de vastes notions sur d’autres méthodes. » Cette déclaration est contresignée aujourd’hui par les représentants de 40 pays d’Europe.

Une loi souhaitée par les spécialistes

Mais en France, une formation professionnelle à la psychothérapie (ou à la psychanalyse) n’est pas enseignée dans les universités publiques, et ne fait pas partie du programme du diplôme de psychologue, ni de psychiatre. Une loi réglementant la psychothérapie est donc souhaitée par tous les spécialistes depuis de nombreuses années. Il s’agit de protéger à la fois les usagers et les professionnels certifiés contre les agissements de quelques charlatans et contre les infiltrations de certaines sectes. Cependant, pas à n’importe quelles conditions. Or il existe de vives rivalités corporatistes entre les psychothérapeutes, les psychanalystes, les psychologues et les psychiatres.

Le 8 octobre 2003, un amendement surprise déposé par Bernard Accoyer est voté en cinq minutes, « à l’unanimité » des douze députés présents : il stipule que les psychothérapies sont des « outils thérapeutiques » pour le traitement des troubles mentaux. Elles sont réservées aux psychiatres et aux psychologues. Trois approches sont reconnues : psychanalyse, thérapie comportementale et cognitive (TCC) et thérapie familiale. Le 25 octobre, Libération consacre ses trois premières pages au problème. S’ouvre une importante campagne de presse, avec cent articles dans la presse nationale et vingt entretiens sur toutes les chaînes de télévision. Ce débat éveille l’intérêt du grand public pour la psychothérapie, entraînant une croissance de la demande. Le 9 août 2004, après dix mois de négociations délicates entre parlementaires et représentants de cinq professions, est promulguée une loi réglementant le titre de psychothérapeute (et non son exercice). La psychothérapie n’est plus réservée aux médecins et psychologues, et les méthodes ne sont plus limitées. Les psychothérapeutes doivent avoir suivi une formation en psychopathologie (et non en psychothérapie). Or la psychopathologie représente à peine 20 % de la formation d’un psychothérapeute qui, outre un diagnostic, doit proposer des méthodes d’intervention. D’autre part, pour éviter qu’il ne projette sa propre problématique sur ses patients, il importe que tout psychothérapeute ait effectué un travail sur soi approfondi (psychothérapie personnelle) et qu’il demeure en supervision et en formation continue permanente tout au long de sa carrière. 

Un compromis peu cohérent

Le compromis proposé paraît donc peu cohérent, et son application s’avère difficile, ce qui explique la non-parution du décret d’application depuis lors.

Entre autres péripéties, en 2006 se déroulent trois réunions de concertation au ministère avec les représentants de cinq professions (psychothérapeutes, psychanalystes, psychiatres, psychologues, professeurs d’université), regroupés dans trente organismes (dont seulement cinq de psychothérapeutes). En février 2007, le Conseil constitutionnel censure de nouveaux « amendements Accoyer » reprenant les principes d’octobre 2003. En avril de la même année, le Conseil d’État repousse un projet de décret, non conforme à la loi, proposant le monopole des universités pour la formation en psychopathologie. En février 2009 enfin, le Conseil d’État émet des réserves sur la huitième version du projet de décret d’application. Les principaux litiges actuels portent sur les prérequis à l’entrée en formation, l’accréditation des formations privées et la composition des jurys régionaux pour les professionnels en fonction. Un nouveau texte est en préparation…

A LIRE

• Guide pratique du psychothérapeute humaniste
Serge et Anne Ginger, Dunod, 2008.
• Le Patient, le thérapeute et l’État
Élisabeth Roudinesco, Fayard, 2004.
• À quel psy se vouer ? Psychanalyses et psychothérapies : les principales méthodes
Mony Elkaïm, Seuil, 2003.

• Site FF2P www.ff2p.fr/ 
• Site magazine Psychologies http://quelpsy.psychologies.com/Annuaire_des_psys.cfm
• Site Choisir son psy : http://www.choisir-son-psy.com

Serge Ginger

Secrétaire général de la Fédération française de psychothérapie et psychanalyse (FF2P), et président de la Commission européenne d’accréditation des instituts de formation à la psychothérapie, il est l’auteur de Psychothérapie. 100 réponses pour en finir avec les idées reçues , Dunod, 2006.

La psychothérapie en France

Professions concernées
• Psychothérapeutes qualifiés, certifiés d’une école reconnue : 7 à 10 000.
• Psychanalystes de diverses écoles : 5 000.
• Psychiatres : 13 000, dont certains formés en psychothérapie.
• Psychologues cliniciens : environ 18 000, dont certains formés en psychothérapie.
• Densité professionnelle (pour 100 000 habitants) : 25 psychothérapeutes, 70 psychologues, 100 kinésithérapeutes, 300 médecins (dont 22 psychiatres), 110 pharmaciens.

Professions d’origine des psychothérapeutes
• Médecins : 5 à 15 %, selon les méthodes.
• Psychologues : 20 à 30 %.
• Travailleurs sociaux : 20 %. 
• Professions paramédicales : 20 %. 
• Divers (enseignants, sociologues, chercheurs…) :10 à 15 %.

Formation
• Une trentaine d’écoles ou instituts privés, dans les méthodes reconnues .
• Prérequis : niveau bac + 3, et psychothérapie personnelle approfondie .
• 4 ou 5 années de formation supérieure : théorie, méthodologie, psychopathologie, pratique supervisée, soutenance d’un mémoire, engagement déontologique, accréditation par un organisme de pairs indépendant .
• Aucune formation complète en université publique (sauf DU de sensibilisation) .
• Âge moyen des étudiants au début de leur formation : 40 ans.

Méthodes
• 4 principaux courants (subdivisés en nombreuses modalités) :
• humaniste (40 %) : Gestalt , analyse transactionnelle, ACP (approche centrée sur la personne, de Carl Rogers), hypnose ericksonienne, PNLt (programmation neurolinguisitique thérapeutique), approches psychocorporelles et intégratives (associant plusieurs courants) ;
• psychanalytique (30 %) : Freud, Lacan, Jung… (12 % de psychanalyse classique sur divan) ;
• thérapies cognitivo-comportementales ou TCC (20 %) ;
• systémique familial (10 %).

Usagers en France
• 8 % de la population de plus de 15 ans (soit 4 millions, qui suivent – ou ont suivi – une psychothérapie ou une psychanalyse).

• Durée totale de la thérapie : très variable (de quelques semaines à plusieurs années ; moyenne : un an, à raison d’une séance de 50 minutes par semaine).
• Tarifs moyens : 50 à 90 euros par séance de 45 à 60 minutes, 1 fois par semaine.
• Remboursement sécurité sociale : uniquement pour les médecins.

Principales indications
• Dépression, anxiété, stress, troubles obsessionnels compulsifs.
• Deuil, séparation, solitude ; troubles posttraumatiques.
• Dépendances (alcool, drogues, troubles alimentaires).

Serge Ginger

La psychothérapies en Europe

L’European Association for Psychotherapy (EAP) regroupe 120 000 psychothérapeutes professionnels qualifiés, dans 40 pays. Elle a instauré en 1997 un Certificat européen de psychothérapie (CEP), impliquant 3 200 heures de formation en 7 années (dont 250 heures de psychothérapie personnelle). 5 700 CEP environ ont été attribués à ce jour, dans 38 pays (dont plus de 500 en France). Un Certificat mondial a été repris selon les mêmes critères (États-Unis, Japon, Amérique latine, Afrique du Sud, etc.).

Le titre de psychothérapeute est protégé par une loi nationale dans 8 pays (sur les 27 de l’Union européenne) : Allemagne, Autriche, Finlande, Hongrie, Italie, Malte, Pays-Bas, Suède. Des projets de loi sont à l’étude dans d’autres pays : Belgique, France (la loi votée attend toujours son décret d’application), Grande-Bretagne, Lettonie, Pologne, Roumanie, Slovénie, etc. Ces lois sont différentes : certaines réservent l’accès à la formation aux seuls médecins et psychologues (Allemagne, Italie), d’autres (Autriche, Finlande) ouvrent une formation spécifique à diverses professions des sciences humaines (infirmiers, travailleurs sociaux, enseignants, etc.). La Commission européenne de Bruxelles prépare une « plateforme commune », largement inspirée des normes du CEP.

Serge Ginger